René
Sultra et Maria Barthélémy travaillent en collaboration depuis
1990.
Ce partage progressivement manifeste, fabriqué avec et parfois sans
conscience sur un dialogue constant, ne permet plus à lheure
actuelle de dissocier avec clarté les apports de chacun. Il est clair
que des voix aussi différentes lune de lautre, même
engagées sur une trame commune de pensée, désenclave
avec volonté la photographie de sa résidence habituelle pour
lexporter en des lieux et sous des formes et des supports différents,
et lui fait côtoyer dautres îlots de réflexion.
Cette recherche polymorphe répercute pourtant en de nombreux endroits
une obsession des véritables questions sur ce que la photographie
peut encore représenterr , sur les bons véhicules
et les bons conducteurs de ces interrogations.
Ils travaillaient voici quelques années sur une partition du réel
et de larchitecture intérieure faisant échos avec les
lieux véritables où nous vivons. Préoccupations darchitectes
(cuisines, salles à manger, salles de bain...) ils prenaient en charge
le cadre de la vie elle-même, incluant la somme des attitudes et des
expériences que nous soumettent ces lieux ; une sorte de mise à
plat dun quotidien à deux dimensions. Ces espaces nouveaux,
alvéolaires et osmotiques, d¹origine pariétale, ces intérieurs
photographiques avaient la banalité du cloisonnement de la vie humaine
et se faisaient une place par delà le seuil optique, là où
limage prend en charge, ce qui dordinaire le lot des objets.
Ces photographies utilisaient des motifs répétitifs ; à
la fois lhistoire dun fragment et celle de sa prétention
à la totalité, une totalité en voie de construction,
de transformation et de mutation, qui ne se fait pas dune forme à
lautre de manière continue, mais par sauts morphiques, moyennant
des états stables et instables. (voir les reproductions couleur dans
le catalogue abrégé des travaux 1992-1998.)
Aujourdhui, leurs travaux récents prennent la forme dimages
fixes - mobiles. Ces images peuvent être fixées sur un état
particulier ou fluidifiées par des techniques numériques dans
des films où les trames construites se dégradent insensiblement.
Toute technologie contient ce genre de métamorphose ; changer
les écritures en mouvements effectifs : transporter la réalité
que lon a ramassée et abrégée sans crainte de
la perdre... François Dagogner dans Rematérialiser.
De multiples trames camouflées prennent appuis sur une image de fond.
Elles sont faites du plus modeste travail denchevêtrement ordonné,
de limbrication la plus élémentaire de la surface. Lintérêt
de ce procédé grapho-craticulaire, est la mécanique
qui est mise en route. Les trames se détachent et se recalent sur
limage gardant avec cette dernière un lien presque prisonnier.
Dans ces micros mouvement, il y a juste une idée possible du devenir,
inscrite déjà dans la nature pré-catastrophique du
frémissement et du tremblement.
En augmentant linstabilité, non pas dans le plan perspectif
mais dans lordre de la surface, cette réanimation retrouve
un état de coalescence oublié à lorigine des
images fixes, magma des états possibles dune chose à
proximité de son lieu de plus grande certitude.
Cette réflexion sur les réseaux combine lorganisation
naturelle du monde dans des images de fond, et une organisation humaine,
tissée comme un jardin à la française. Cette double
articulation (ex : forêt vierge = ordre naturel / camouflage réseau,
saisit en une fois la dimension des choses et sa modélisation, usuelle
et symbolique, que lhomme peut en donner.
Notre premier jardin aujourd¹hui, celui du camouflage sentend,
est premier dans lordre des transferts de formes et de couleurs. En
ce qui concerne la grille elle-même, ces tissus, cet écossais,
ce vichy nous y retrouvons toute la logique moderne du réseau :
Rien nest plus simple à dire aujourdhui, rien nest
plus humain ou vivant tout simplement que de découvrir lomniprésence
du modèle réticulaire. Il fonctionne à merveille partout
: dans lanalyse, dans les fonctionnements cachés, visibles
ou désirables, dans les leitmotivs de la communication, tout en vrac
dans les infrastructures et les affirmations du pouvoir. La vie sociale,
notre vie intime ou communautaire finit par épouser cette forme très
naturelle de lorganisation.
Nous venons sans cesse la redoubler cette forme et lui donner des formes
au cas où elle viendrait à devenir tout aussi évidente
quinvisible et si peu maîtrisable.
Et nous nous sommes pris à plaisir entre les mailles de cette réflexion
: dynamique dun travail mené à deux qui interroge régulièrement
depuis presque 10 ans les manières de dire toutes ces relations ;
relations entre les images photographiques et le monde, relation entre lélément
qui à légal des réseaux définit le monde
et lensemble organisé pour contraindre la trace de la formidable
relation vivante entre lun et lautre. Et ce jusquaux derniers
travaux où les paysages entretiennent avec lagitation toute
bagarreuse des trames en mouvement une complicité générationnelle.
Une maille, petit chien, spirale, araignée, pied de poule
et petits bonhomme, dimensions de lindividu et combinaison de celui-ci
qui sétend jusqu¹au groupe. En surface nous résumons
: lhomme chien, lhomme spirale fait le point, la maille.
Un super motif, lécossais par exemple qui bien que fabriqué
à laide de la première dimension, devient autonome par
son emprise visuelle.
Cette double articulation à lintérieur de ce réseau
humain, est souligné une fois encore par la dispersion des petits
éléments dans lordre de la fixité relative de
la nature. Leffondrement de la maille autour de quelques attracteurs
n¹enclenche d¹ailleurs pas toujours une ouverture sur une autre
image de fond. (à voir jusqu¹au bout...)
Cest une dialectique de leur travail qui mêle un peu plus encore
artefacts et différents stades de mises en images du monde.
A. Rouillé