Pour les photographies d’Icares, le cadrage est un clin d’œil à l’idée que
l’on pourrait se faire de certains daguerréotypes dont le pourtour fait
écho à un espace scénique qui donne aux images une dimension théâtrale.
Cette découpe esthétique devient petite fenêtre à travers laquelle l’avion
prend toute son ampleur et sa force alors que le décor réel devient fictif
par l’absence de profondeur de champ. Les rôles sont inversés. Ici, comme
souvent, le travail de Pascal Mirande se développe suivant deux grands axes
de réalisation utilisant le paysage sous deux formes différentes : parfois
il est pris comme support (Ombres, Structures Rituelles), parfois il est
utilisé comme décor (Etretat, Le Mont Saint-Michel, Icares). Dans un cas,
le paysage est mis en avant, dans l’autre, c’est la construction qui prime.
« Surréalisé » ou déréalisé, l’environnement choisi se révèle non plus tel
qu’il est mais tel que le photographe le désire. Aussi, la concrétisation
d’une image photographique passe-t-elle très souvent par la mise en place
préparatoire de croquis et de dessins qui vont transcrire une image mentale
distincte et détaillée. Pascal Mirande peut ainsi dessiner très précisément
l’image qu’il veut obtenir et la photographie sera conforme au dessin. Pour
lui cette « projection » est similaire à une visée télémétrique : « Il faut
que les deux images se calquent. Je pourrais bosser à la chambre par rapport
à cela, sauf que j’aime également que l’appareil m’emmène ailleurs ». En
fait sur douze prises de vues, il y en a une qui est pensée très précisément ;
la forme, la matière de l’objet, son environnement, le cadrage sont proches
d’une vision alors que les onze autres vont être perçues comme un décalage.
D’autres formes, d’autres points de vue et angles de vue vont alors être
testés et expérimentés dans une démarche qui sera différente de celle de
vouloir constituer une série. « Je ne suis pas en train de faire un travail
pour faire une série. Ce n’est pas comme ça que j’ai essayé de concevoir
Icares. Toutes les photographies s’appellent Icare mais je les envisage
plutôt comme des expérimentations de formes, d’objets, de résistance au
vent. C’est un peu comme lorsque j’ai fait des bateaux avec la résistance
à l’eau. J’essaie de trouver des formes qui peuvent m’emmener ailleurs.
Mais il n’y a pas la volonté d’en faire dix, quinze ou plus. » Généralement
la photographie est exploitée pour sa capacité à sublimer les choses, à
les embellir et à leur donner une présence et un poids plus important que
dans la réalité. D’ailleurs comme a pu le prouver H. Bayard souvent cité
par Pascal Mirande, la photographie n’est pas la réalité, elle n’est qu’une
interprétation de cette réalité. Savoir comment ses objets évoluent dans
les airs, dans la mer ou sur terre, comment ses mises en scène sont réalisées,
ne sont donc pas des questions essentielles pour rentrer dans l’univers
de Pascal Mirande. Pour lui le mystère n’est pas là. De la même façon qu’au
cinéma, l’idée et l’essence même d’un film vont au-delà du making off, Icares
nous transporte dans une fiction ou l’objet est censé se déplacer et l’image
révéler différents degrés de lecture. « Au-delà du sujet, au-delà du bricolage,
l’image prend une autre dimension. Je ne sais pas si j’y arrive mais c’est
un objectif. Ce n’est pas une prouesse technique. C’est une idée qui est
mise en place et dans cette idée, il y a plus que ce que l’on voit. Une
fois que tu es dans l’histoire, tu ne te préoccupes plus de ce qui est vrai
ou pas : tu rentres dans une histoire. » Le point de vue, le cadrage, la
fenêtre qui théâtralise et enferme l’envol d’Icare semblable à un insecte
évoluant dans un petit écran, donnent à l’ensemble une vision cinématographique
qui va se prolonger dans la réalisation d’un flip book, clin d’œil à l’étude
de la décomposition des mouvements mis à nu par Muybridge et Marey. Cette
présentation des vols d’Icare est également très proche de l’imagerie des
timbres-poste que Pascal Mirande collectionnait lorsqu’il était adolescent,
collection dans laquelle on retrouve classés sur une même page, différents
moyens de transport dont les fusées. Il est important de noter qu’avant
d’entamer un travail photographique, Pascal Mirande effectue un travail
de recherche. Dans l’élaboration des avions le mythe d’Icare est central,
mais l’histoire, la forme, le temps de vol du premier aéroplane conçu par
les frères Wright en 1903 font partie de ses recherches. Les dessins de
machines volantes de Léonard de Vinci, auteur des premières études scientifiques
sur le vol des oiseaux et son imitation mécanique, sont à la base de ses
explorations. D’ailleurs l’objet construit et photographié pourrait être
une matérialisation d’un des dessins de Léonard de Vinci, source d’inspiration
et point de départ pour la fabrication d’Icares. « J’avais une idée précise
d’un dessin de Léonard de Vinci. J’ai fait mon avion et j’ai revu le dessin
qui n’a rien à voir. Mais quelque part c’est une image mentale de quelque
chose. Le premier objet est fabriqué à partir d’une image mentale. Après,
je suis allé voir d’autres avions et voir comment celui que j’ai fabriqué
pourrait planer. Sa forme dépend aussi des bouts de bois que je collecte,
et des idées au moment de la fabrication ». Il y a donc une multitude d’éléments
à prendre en compte pour la réalisation d’une photographie. Celle qui va
clore Icares est celle dont l’avion se trouve devant Ariane. « Je voulais
confronter cet objet, qui ressemble à la première idée construite du vol,
à la fusée Ariane qui est l’aboutissement de quelque chose dont tout le
monde a rêvé depuis l’Antiquité, Ariane, qui non seulement peut voler mais
qui peut également sortir de l’atmosphère. Je souhaitais voir cet objet
net réalisé en dix minutes, au-dessus de cette fusée floue, résultat de
nombreuses années de recherches. C’est une image tellement prétentieuse
qu’elle m’amuse. »
Pascal Mirande entendu par Isabelle Tessier, le 22
octobre 2003 à Rennes.
Isabelle Tessier est responsable de l’artothèque de Vitré.